Derrière un prix bas à l'import se cache une facture sociale lourde : emplois détruits, devises perdues, filières locales sacrifiées. Une analyse sans détours.
Le prix affiché sur un sac de riz importé ne reflète pas son coût réel. Il reflète celui que supporte l'acheteur au moment de l'achat — et rien d'autre. La différence, souvent considérable, est payée ailleurs : par un agriculteur qui abandonne sa parcelle, par un État qui vide ses réserves de devises, par une filière entière qui s'effondre faute de débouchés.
Cette logique n'est pas une abstraction. Elle s'est jouée, grandeur nature, en Haïti à la fin des années 1990, au Sénégal depuis les années 1980, et dans une grande partie de l'Afrique de l'Ouest aujourd'hui encore. Il est temps de mettre un chiffre sur ce que l'on appelle pudiquement la « compétitivité ».
Haïti, laboratoire d'une déstabilisation annoncée
Le cas haïtien reste l'un des plus documentés — et des plus douloureux — de l'histoire récente de la dépendance alimentaire. Dans les années 1980, Haïti produisait environ 80 % du riz qu'elle consommait. Sa variété nationale, le riz Creole, structurait l'économie rurale de l'Artibonite, principale région agricole du pays.
Sous la pression des institutions de Bretton Woods, les droits de douane sur le riz ont été ramenés de 35 % à 3 % au début des années 1990 — parmi les taux les plus bas du monde. En face, le riz américain arrivait sur les marchés haïtiens avec le soutien indirect de subventions agricoles fédérales estimées, selon l'USDA, à plusieurs milliards de dollars par an pour la filière rizicole américaine dans son ensemble.
Le résultat est connu : les producteurs haïtiens, incapables de s'aligner sur des prix artificiellement bas, ont progressivement abandonné leurs terres. Selon des estimations citées par l'ONG ActionAid, Haïti a perdu entre 50 000 et 80 000 emplois agricoles directs dans la filière riz sur cette période. Le pays, qui importait moins de 7 000 tonnes de riz en 1985, en importait plus de 350 000 tonnes par an au milieu des années 2000.
Bill Clinton lui-même a reconnu, lors d'une audition devant le Sénat américain en 2010 : « Il m'a fallu du temps pour réaliser que nous avions tort. » Cette phrase — l'une des rares mea culpa publics d'un dirigeant occidental sur ce sujet — résume à elle seule l'écart entre la théorie de l'avantage comparatif et la réalité vécue sur le terrain.
Le Sénégal et le blé européen : une dépendance construite
Le mécanisme est différent, mais le résultat structurel est comparable au Sénégal. Le pays importe aujourd'hui entre 800 000 et 900 000 tonnes de blé par an, principalement en provenance de France et d'Ukraine. Cette dépendance s'est construite sur plusieurs décennies, portée par la diffusion du pain de blé dans les habitudes alimentaires urbaines — elle-même encouragée, dès les années 1970-1980, par des programmes d'aide alimentaire qui ont durablement modifié les préférences de consommation.
Le blé ne pousse pas au Sénégal. Mais le mil, le sorgho et le fonio, eux, y prospèrent. Ce sont des cultures vivrières locales, adaptées aux sols, maîtrisées par les agriculteurs, et dont la valeur nutritionnelle est souvent supérieure au pain blanc. Pourtant, elles ne bénéficient que d'un soutien structurel très limité en termes de mécanisation, de transformation, de logistique ou de valorisation commerciale.
Résultat : la facture d'importation du blé représente chaque année plusieurs centaines de millions de dollars de devises sortant de l'économie sénégalaise. Selon la Banque africaine de développement, les pays d'Afrique subsaharienne dépensent collectivement plus de 35 milliards de dollars par an en importations alimentaires — un chiffre qui devrait dépasser 110 milliards d'ici 2025 selon ses propres projections. Ce sont des ressources qui ne financent ni l'irrigation locale, ni la formation des agriculteurs, ni les filières de transformation.
La « compétitivité » : une notion à déconstruire
Derrière l'argument du prix bas à l'importation se cache une confusion fondamentale entre prix de marché et coût total. Un produit importé peut être moins cher à l'achat sans être moins coûteux pour la société qui l'importe.
Voici quelques postes de coût que le prix d'achat n'intègre jamais :
- Les emplois agricoles détruits : dans les économies rurales d'Afrique de l'Ouest, chaque emploi agricole fait vivre en moyenne 4 à 6 personnes selon les estimations de l'OIT.
- Les devises exportées : chaque dollar dépensé en importations alimentaires est un dollar qui ne circule pas dans l'économie locale.
- L'érosion du savoir-faire : une filière abandonnée pendant dix ans ne se relance pas en un. Les semences, les pratiques, les réseaux de collecte disparaissent.
- La vulnérabilité aux chocs externes : la crise du blé de 2022, consécutive à la guerre en Ukraine, a rappelé brutalement à quel point les pays importateurs nets sont exposés aux volatilités géopolitiques.
- Les subventions cachées chez l'exportateur : le riz américain, le blé européen ou le poulet congelé brésilien arrivent sur les marchés africains avec des coûts de production abaissés par des mécanismes de soutien que les États africains n'ont tout simplement pas les moyens de répliquer.
Parler de « compétitivité » dans ce contexte, c'est comparer des situations structurellement incomparables. C'est mesurer à la même aune un sprinter dopé et un coureur à jeun.
Ce que coûte vraiment un poulet congelé importé
L'exemple de la volaille illustre bien ce mécanisme en Afrique de l'Ouest. Depuis le début des années 2000, des carcasses de poulet congelé — essentiellement des morceaux peu valorisés sur les marchés européens — sont exportées massivement vers le Ghana, le Bénin, le Cameroun ou la Côte d'Ivoire, à des prix souvent inférieurs au coût de revient local.
Une étude de l'IITA (Institut international d'agriculture tropicale) publiée au début des années 2010 estimait que les importations de volaille avaient contribué à réduire de 20 à 50 % la part de marché des producteurs locaux dans plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest selon les marchés. Le Ghana a répondu en imposant des restrictions à l'importation, avec des résultats encourageants sur la relance de la filière nationale.
Ce n'est pas du protectionnisme idéologique. C'est une décision de politique agricole qui reconnaît que le marché seul, dans un contexte de distorsions massives, ne peut pas remplir la fonction de développement économique qu'on lui prête.
Vers une autre définition du « bon prix »
La question n'est pas d'interdire les importations alimentaires. Dans un monde où les sécheresses, les crises sanitaires et les tensions géopolitiques perturbent régulièrement les approvisionnements, une diversification des sources reste une protection légitime. Le commerce international alimentaire a sa logique.
Mais il est urgent de changer de boussole pour l'évaluer. Un « bon prix » à l'importation devrait intégrer :
- Son impact sur l'emploi agricole local
- Le solde net de devises qu'il génère ou détruit
- Les subventions implicites ou explicites dans le pays exportateur
- La résilience alimentaire à long terme du pays importateur
Ces indicateurs existent. Des organisations comme la FAO, le CIRAD ou l'UNCTAD les travaillent depuis des années. Ce qui manque, ce ne sont pas les outils analytiques. C'est la volonté politique — et parfois la pression des opinions publiques — pour leur donner force de décision.
La véritable question n'est pas de savoir si un pays peut se permettre de protéger son agriculture locale. C'est de savoir s'il peut se permettre de ne pas le faire.