Vision & opinion · 27/06/2026 · 7 min de lecture

PSE en Afrique de l'Est : copier l'Europe serait une erreur historique

Les paiements pour services écosystémiques peinent à s'adapter au foncier africain. L'Afrique de l'Est peut concevoir un modèle plus juste — à condition d'inventer le sien.

L'idée est séduisante dans sa simplicité : payer les agriculteurs et les gestionnaires de terres pour les services qu'ils rendent à la planète — séquestration du carbone, préservation de la biodiversité, régulation de l'eau. Les paiements pour services écosystémiques (PSE) sont devenus l'un des instruments favoris des politiques environnementales depuis les années 1990. Pourtant, trente ans après les premières expériences costariciennes et européennes, la transposition de ce modèle en Afrique de l'Est révèle autant d'impasses que de promesses.

Un modèle né ailleurs, pour d'autres réalités

Les PSE ont été théorisés dans un contexte bien précis : des États dotés de cadastres fonctionnels, d'un système bancaire capillaire, et d'exploitations agricoles aux contours juridiques clairs. En Europe, le Règlement de Développement Rural de l'Union européenne a progressivement intégré des paiements agri-environnementaux dès le début des années 2000 — avec des résultats contrastés, mais un cadre administratif robuste. Au Costa Rica, le programme PSA (Pagos por Servicios Ambientales) lancé en 1997 est souvent cité comme un modèle : il repose sur des titres de propriété formels et une administration forestière centralisée.

Ces deux conditions — foncier formalisé, administration fiable — font précisément défaut dans une large partie de l'Afrique subsaharienne. Selon la Banque mondiale, moins de 10 % des terres agricoles d'Afrique subsaharienne sont couvertes par un titre de propriété formel. Au Kenya, en Éthiopie et en Tanzanie, la majorité des exploitations relèvent du droit coutumier, de baux informels ou de statuts collectifs mal reconnus par les États.

Importer un modèle PSE conçu pour le cadastre néerlandais ou les dehesas espagnoles dans ce contexte revient à appliquer une ordonnance sans tenir compte du patient.

Ce que les expériences de terrain enseignent

Pourtant, l'Afrique de l'Est n'est pas vierge d'expériences. Trois programmes méritent une analyse attentive.

Au Kenya, le projet Mikoko Pamoja dans le delta du fleuve Gazi est souvent présenté comme un succès de carbone bleu communautaire : des communautés de pêcheurs gèrent et restaurent des mangroves, vendent des crédits carbone sur le marché volontaire, et réinvestissent les revenus dans des écoles et des pompes à eau. Le dispositif fonctionne parce qu'il s'est appuyé sur des droits d'usage communautaires déjà reconnus localement, sans tenter de formaliser artificiellement la propriété individuelle.

En Éthiopie, les programmes REDD+ financés par la Banque mondiale et la Norvège (dans le cadre du Forest Carbon Partnership Facility) ont ciblé des régions comme l'Oromia. Les résultats sont instructifs dans leurs limites : les paiements ont souvent été captés par des intermédiaires administratifs avant d'atteindre les ménages agricoles. Une évaluation conduite par le Centre de recherche forestière internationale (CIFOR) a mis en évidence que dans plusieurs cas, moins de 40 % des montants versés parvenaient effectivement aux gestionnaires des forêts.

En Tanzanie, le programme TFCG/MJUMITA a expérimenté une approche différente : des paiements directs via téléphonie mobile (M-Pesa et équivalents), contournant délibérément les circuits bancaires formels. Cette innovation a considérablement réduit les coûts de transaction et les pertes liées aux intermédiaires. Elle illustre que l'Afrique de l'Est dispose parfois d'une infrastructure — la téléphonie mobile — plus adaptée à ses réalités que les outils financiers classiques.

Part des paiements PSE atteignant effectivement les gestionnaires de terrainEstimation en % du montant versé par les financeurs — Sources : CIFOR 2021, Banque mondiale 2020, études TFCG/MJUMITA 2019. Données indicatives issues de plusieurs évaluations de programmes.

Les trois obstacles structurels à ne pas esquiver

Diagnostiquer les blocages est un préalable à toute réforme sérieuse. Trois obstacles reviennent systématiquement dans la littérature et sur le terrain.

1. L'incertitude foncière. Sans droit d'usage sécurisé — qu'il soit individuel, communautaire ou hybride —, un agriculteur ne peut pas s'engager sur dix ou vingt ans à maintenir un couvert forestier ou à adopter des pratiques bas-carbone. Les programmes PSE qui ont contourné ce problème par des certificats d'usage temporaires ont souvent vu leurs bénéficiaires déplacés avant la fin des cycles de paiement.

2. La bancarisation incomplète. En 2022, selon la Global Findex Database de la Banque mondiale, environ 55 % des adultes d'Afrique subsaharienne disposaient d'un compte financier — dont une majorité via mobile money plutôt que banque traditionnelle. Les modèles PSE qui exigent un compte bancaire formel excluent mécaniquement les populations les plus vulnérables, c'est-à-dire celles dont les pratiques agricoles ont le plus d'impact sur les écosystèmes.

3. La chaîne d'intermédiaires. Qu'il s'agisse d'ONG, de bureaux étatiques ou d'agrégateurs privés de crédits carbone, chaque maillon prélève une commission. Dans les marchés volontaires du carbone, il n'est pas rare que le producteur perçoive moins de 5 % du prix final d'un crédit carbone vendu à un acheteur corporate européen ou nord-américain. Cette asymétrie n'est pas seulement injuste — elle retire toute incitation économique réelle à la conservation.

L'opportunité historique d'un modèle endogène

L'Afrique de l'Est se trouve à un moment charnière. La demande mondiale de crédits carbone de haute qualité est en forte croissance — portée par les engagements net-zéro des entreprises et des États. Les paysages agricoles d'Afrique orientale — savanes arborées, forêts de montagne, zones humides côtières — représentent un stock de carbone et de biodiversité que le monde entier a intérêt à préserver.

Mais cette opportunité peut facilement se transformer en nouvelle forme d'extractivisme vert si les pays concernés se contentent d'accueillir des programmes conçus hors sol. Plusieurs pistes méritent d'être soutenues :

  • Sécuriser les droits d'usage collectifs avant tout mécanisme de paiement, en reconnaissant les gouvernances coutumières comme interlocuteurs légitimes.
  • Développer des registres numériques décentralisés (de type blockchain ou cadastres communautaires cartographiés par GPS) pour documenter les droits d'usage sans passer par une formalisation foncière longue et conflictuelle.
  • Intégrer le mobile money comme canal de paiement natif, et non comme alternative de secours.
  • Plafonner les frais d'intermédiation dans les standards carbone appliqués en Afrique, à l'image de ce que certains programmes pilotes commencent à négocier avec les standards Verra et Gold Standard.
  • Impliquer les universités et instituts de recherche régionaux (ILRI à Nairobi, ICRAF aujourd'hui rebaptisé World Agroforestry) dans la conception des protocoles de mesure, reporting et vérification (MRV), pour éviter une dépendance aux cabinets de conseil extérieurs.

Aucune de ces pistes n'est simple. Toutes supposent une volonté politique que les agendas nationaux ne garantissent pas. Mais elles existent, elles ont été testées à petite échelle, et elles fonctionnent mieux que leurs équivalents importés.

Rémunérer sans déposséder

Le vrai test d'un système PSE juste ne se mesure pas à la sophistication de son protocole MRV ni à la liquidité de ses crédits sur le marché secondaire. Il se mesure à une question simple : le paysan qui protège la forêt ou qui séquestre du carbone dans ses sols reçoit-il assez pour que ce choix soit économiquement rationnel face à la déforestation ou à l'agriculture extractive ?

En Europe, la réponse à cette question a mis trois décennies à devenir à peine satisfaisante — et elle reste contestée. L'Afrique de l'Est n'a pas trente ans devant elle : la pression sur les terres est déjà là, les marchés carbone sont déjà là, et les erreurs de conception se paient comptant en hectares défrichés.

C'est précisément cette urgence qui rend l'innovation possible. Les modèles imposés de l'extérieur ont montré leurs limites. La question n'est plus de savoir si l'Afrique de l'Est peut faire mieux que l'Europe — c'est de comprendre pourquoi elle doit le faire, et vite.

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